Covid-19 et Coercition

white ceramic sculpture with black face mask
Temps de lecture : 4 minutes

Il suffit de passer quelques minutes sur Internet et les réseaux sociaux depuis hier pour se rendre compte du nombre de personnes qui manifestent haut et fort leur crainte de la perte de leurs libertés et de leurs droits. S’il faut effectivement rester vigilant à ce que cette crise sanitaire et « l’état d’urgence sanitaire » proclamé ne servent pas de prétexte à la mise en place d’un régime liberticide, il ne faudrait pas pour autant tomber dans un complotisme béat et crier au fascisme.

En tant que comportementaliste radical, « Par delà la liberté et la dignité », ouvrage de B.F. Skinner, m’a servi de boussole politique et morale depuis sa lecture. Le postulat en est simple: liberté et dignité sont des concepts dépassés par une vérité plus large: le libre arbitre n’existe pas. S’il n’existe pas, les notions de liberté, de mérite, de culpabilité n’existent pas non plus. Ce qui existe, ce sont différentes formes de contrôle du comportement par l’environnement (ou par des agences comme les gouvernements, les clergés, etc.). Ce contrôle peut s’exercer par différents moyens, comme le renforcement (positif ou négatif) des comportements appropriés, ou la punition (positive ou négative) des comportements inappropriés. Dans le meilleur des régimes politiques, les comportements devraient être renforcés positivement lorsqu’ils correspondent aux standards culturels correspondant à la communauté dans lesquels ils sont émis.

Nous sommes plutôt dans un régime démocratique dans lequel les comportements « déviants » sont punis positivement ou négativement (amendes, peines de prison, travaux d’intérêt général, perte de points, etc.). Malheureusement, les effets secondaires délétères de l’utilisation de la punition sont bien connus des analystes du comportement: évitement de l’agent punisseur ou de tout stimulus associé à cet agent (voir le dédain généralisé envers les agents de police, et par généralisation, de tout ce qui porte un uniforme ou conduit un véhicule muni d’un gyrophare); agression répondante envers une tierce personne, même lorsque cette personne n’est pas à l’origine de la punition; résignation acquise lorsque la punition est tellement intense que l’organisme cesse de se comporter purement et simplement. Dans la plupart des cas (éducation, psychothérapie, management, par exemple), ces effets secondaires sont à éviter absolument. De ce fait, les procédures de punition sont à réserver en cas d’échec des procédures de renforcement. En effet, l’éthique des analystes du comportement est claire à ce sujet: les procédures de punitions sont toujours à utiliser en cas de comportement dangereux pour la personne ou pour les autres. Se pourrait-il que ce critère soit atteint ces derniers jours?

Durant cette crise, nous avons tous vu, de nos yeux ou par médias interposés (avec toute le scepticisme que cela implique), des gens contourner les règles du confinement allègrement, tranquillement. J’avoue que cela me dépasse.

Le problème c’est qu’en appelant à « la responsabilité » et à la « citoyenneté », notre président s’appuie lui-même sur un paradigme basé sur le libre-arbitre, ou tout du moins, ne s’appuie pas sur un paradigme comportemental consistant à contrôler les variables environnementales. Il a laissé la gestion du virus à des « construits hypothétiques » que sont la responsabilité, la citoyenneté. Ces construits étant eux-mêmes dérivés de la notion suprême de libre-arbitre.

Enfin, pas tout à fait. Et c’est la toute la contradiction. Puisque ces déviances sont censées être punies par une amende de 135€ lorsqu’elles sont constatées par les forces de l’ordre. Donc toute l’idée est de faire appel à un construit hypothétique pour « responsabiliser les gens » puis d’utiliser des principes de contrôle coercitif externe (et intrinsèquement comportementaux) pour punir ces comportements. Autrement dit, on fait le travail à moitié: on est comportemental mais pas trop.

Comme je le disais en préambule, le meilleur régime politique, compatible avec une démocratie, serait d’utiliser tout le panel d’outils conceptuels du comportementalisme radical: renforcement des comportements appropriés en priorité et punition des comportements inappropriés (je laisse volontairement de côté l’extinction pour le moment) en dernier recours. Il est clair qu’un tel régime n’est pas le notre actuellement.

Pour autant, cette crise sanitaire fait l’objet de comportements hautement déviants qu’il me semble nécessaire de punir car dangereux pour les personnes et pour les autres. Un contrôle coercitif me semble nécessaire dans ces conditions, malgré les effets secondaires décrits plus haut. D’un autre côté je soutiens fortement toutes les initiatives de renforcement positif social, sous toutes leurs formes, envers les personnels soignants.

D’autres aspects que les conséquences peuvent également éclairer les comportements de choix des individus en cette période de crise: les antécédents. Une grande partie des interventions comportementales disponibles basées sur les antécédents est constituée des nudges ou « incitatifs » en français. Il s’agit de toutes les stratégies qui influencent le choix des personnes dans une direction souhaitée sans qu’elle ne se rendent compte (« nudge » peut être traduit par « coup de pouce ») . Un célèbre exemple de nudge est la présentation d’aliments plus sains au premier plan dans les cafétérias (l’effort à fournir est moindre pour les aliments sains et plus important pour les aliments gras ou sucrés, qui sont présentés en arrière plan sur les présentoirs). Ces stratégies basées sur les preuves auraient pu être mises en place si une prévention correcte avait été planifiée…

Encore une fois, je le maintiens, dans l’état actuel des choses, le recours au contrôle coercitif me semble indispensable. Il serait cependant avisé par nos représentants de mesurer l’effet des mesures coercitives telles que les amendes et l’obligation de porter une attestation sur le respect des règles de confinement, comme il l’est préconisé pour toute intervention comportementale.

D’autres concepts comportementaux pourraient faire l’objet de développement ici: les comportements régis par les règles (« étonnamment » il ne suffit pas de placarder les gestes barrières un peu partout pour qu’ils soient respectés), le concept de delay discounting (qui explique comment, la plupart du temps, les humains préfèrent une petite récompense à court terme plutôt qu’une grosse récompense à long terme); tous ces concepts, utilisés en temps et en heure (c’est-à-dire en prévention) auraient pu éviter l’inévitable recours au contrôle coercitif désormais.

Pour la prochaine fois peut-être?

Références

Code d’éthique des analystes du comportement, en français: https://www.bacb.com/wp-content/uploads/180925-Compliance-Code-French.pdf

Sidman, M. (2001). Coercion and its fallout. Boston, Mass: Authors Cooperative.

Skinner, B.F. (1972), Par delà la liberté et la dignité, Paris: Robert Laffont

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.