Celles et ceux qui ont lu mon précédent billet auront constaté que je défendais les manifestations de soutien au personnel soignant. Aujourd’hui, je vais démontrer pourquoi j’avais tort.
Quelle est la fonction de ce comportement? C’est la première question à laquelle tout analyste du comportement se doit de répondre. Examinons les hypothèses.
Première hypothèse: ce comportement sert à renforcer le comportement des soignants pendant la crise. Sur la forme, cela semble être le cas. Dans le détail, ce comportement ne correspond à aucun des critères du renforcement. Commençons par rappeler la définition de la procédure de renforcement.
Le renforcement est une procédure comportementale dont l’objectif, lorsqu’elle mise en place volontairement par l’expérimentateur, est d’augmenter la probabilité future d’apparition d’un comportement. Donc les applaudissements auraient pour fonction d’augmenter la probabilité (ou de maintenir la probabilité existante) que les soignante.e.s s’engagent dans les comportements de soin. Cela voudrait dire aussi qu’en l’absence de cette contingence, le comportement apparaîtrait moins souvent voire plus du tout (c’est le principe d’extinction). Or, les soignant.e.s n’ont pas attendus vos applaudissements pour aller soigner tous les jours, crise sanitaire ou non (si les infirmiers, infirmières, médecins, aide-soignants, etc. travaillaient pour la reconnaissance sociale, nous serions encore plus en pénurie de personnel soignant!).
Comme je le disais précédemment, même si c’était le cas, la procédure ne remplit aucun des critères pour garantir son efficacité, le principal étant le principe de contiguïté temporelle: pour qu’un stimulus puisse éventuellement être considéré comme renforçateur potentiel, il faut qu’il soit délivré immédiatement (ou le plus tôt possible) après l’émission du comportement en question. Sinon, il ne s’établit pas de corrélation, et encore moins de relation de « cause à effet » (relation fonctionnelle) entre les deux évènements, le comportement et sa conséquence, condition nécessaire pour la reproduction de ce comportement.
Autre principe nécessaire pour qu’une conséquence soit renforçante: la spécificité du comportement à renforcer. La conséquence doit apparaître à la suite d’un comportement (ou du résultat de ce comportement) le plus spécifique possible. Si la conséquence semble apparaître « au hasard » et pour un comportement défini vaguement (comme « aller au travail »), cela ne récompense absolument pas la qualité ni la quantité de travail réalisées! Loin de moi l’idée de vouloir fixer un critère de renforcement spécifique (« hé toi! Combien de patients as-tu sauvé aujourd’hui? Trois? Mmmh… peut mieux faire, je n’applaudis pas »), les applaudissements ne constituent pas en eux-mêmes un renforçateur car le comportement dont ils sont censés être la conséquence ne sont pas spécifiés.
Enfin, un dernier critère (il y en aurait d’autres en réalité, mais cela suffira pour la démonstration), est que le stimulus délivré corresponde à la motivation de la personne! Est-on sûr que les personnels soignants cherchent notre approbation? Encore une fois, probablement pas, ou en tout cas, ce n’est pas la raison qui les poussent à faire du zèle. En Analyse Appliquée du Comportement, l’évaluation des préférences est un outil fréquemment utilisé pour réévaluer, moment par moment, les stimuli susceptibles d’être utilisés comme renforçateurs. Mais pour mesurer l’efficacité réelle d’un stimulus comme renforçateur, rien ne remplace la prise de données rigoureuse pour mesurer le comportement. Sur ce dernier point, je suis prêt à parier que si cette crise était amenée à durer dans les mêmes conditions, les applaudissements ne suffiraient pas à maintenir le comportement des soignant.e.s. Car en matière d’épuisement professionnel, l’un des facteurs principaux est l’incapacité structurelle à exercer ses fonctions. En bref, l’incapacité à faire du bon travail par manque de moyens… Serait-ce possible que le personnel soignant ne demande que ça en réalité?

Deuxième hypothèse (n’excluant pas la première): ce comportement a pour fonction le renforcement négatif du comportement des « applaudisseurs ». Quelques explications. Il est tout à fait possible qu’une certaine partie de la population culpabilise de ne pas avoir rejoint les personnels soignants il y a quelques…semaines (seulement!), lors des manifestations de défense de l’hôpital public. On voit les effets aujourd’hui les conséquences de la gestion étatique du secteur public de la santé. Le sentiment de culpabilité pouvant être un stimulus plutôt aversif pour l’humain (on aurait tendance à vouloir s’en débarrasser rapidement), s’engager dans les comportements de « soutien » permettrait tout simplement de soulager sa conscience. Aucun jugement dans cette affirmation, je fais partie des personnes qui n’ont pas participé aux manifestations et je le regrette.
Enfin, et je voudrais en profiter pour introduire d’autres concepts de la psychologie comportementale, il ne faudrait pas confondre les rôles. En effet, notre « bon » président (enfin le « bon » président de ceux qui ont voté pour lui) a réussi un joli tour de passe-passe langagier, tout en nous rendant complices de son numéro, comme un bon prestidigitateur sait le faire en recrutant une personne du public « au hasard ». Le tour s’intitule « comment transformer des victimes collatérales en héros ». Le truc en est simple en apparence: il s’appuie sur deux « accessoires » du langage (en réalité, deux caractéristiques scientifiquement prouvées du langage): l’implication mutuelle et la transformation de fonction (du stimulus). Un peu de technique: l’implication mutuelle sous-entend qu’en apprenant une relation entre deux stimuli, disons si l’on apprend que A = B, alors nous pouvons dériver (déduire si vous préférez) que B = A, sans apprentissage supplémentaire nécessaire! Cela est également vrai pour des stimuli non-arbitraires comme des objets physique que pour des mots, qui sont arbitraires et symboliques. La deuxième propriété, la transformation de fonction, combinée avec la première, permet de transférer des caractéristiques d’un mot vers un autre. Dans notre exemple: si A = « soignant » et B = « héros de guerre », et que l’on apprend à la population que « soignant » = « héros de guerre », les deux mots deviennent équivalents et nous nous comportons de la même façon désormais en présence des deux stimuli. Or, quelle est la principale caractéristique d’un héros? Le sacrifice! Autrement dit, on attend d’un héros qu’il travaille gratuitement et pour la beauté du geste. Si on l’aide, l’héroïsme en est grandement atténué. Donc, avec son discours guerrier du 13 mars dernier, ABRACADABRA! Le Président de la République nous a appris que les soignants étaient des héros de guerre! Et par la magie (ou plutôt la science) du langage les soignants sont devenus des gens prêt à se sacrifier! C’est gratuit! C’est pratique et cela abstient notre gouvernement de pourvoir à une quelconque augmentation de moyens. Car on est un héros dans l’adversité. Sans difficulté, point d’héroïsme. « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».
Et voilà comment, en applaudissant aux fenêtres, on renforce surtout le comportement de notre gouvernement de manipuler le langage à son avantage et l’on justifie le saccage budgétaire de l’hôpital public depuis des années.
Les médailles, ça coûte moins cher.
Je suis tout à fait d’accord. Tant que le mouvement relevait d’un élan populaire, j’étais assez touché d’entendre ces applaudissements.
La reprise par Super Micron (qui lave plus blanc que les masques FFP2 qu’on attend toujours dans le médico-social) a déplacé le sens de l’action. Il ne s’agissait plus d’un remerciement général valorisant le dévouement des professionnels malgré le risque et l’absence de moyen, mais, comme tu le dis très bien, d’un tour de passe-passe politique qui ne sert qu’à éloigner de notre attention les causes de cette situation.
On veut des sous et des conditions de travail décentes, pas des trémolos dans la voix d’un jeune politicien prêt à tout pour son dieu argent…
Comme quoi les hommes d’état sont sous l’emprise des relations d’équivalence sans avoir lu Sidman. Ça a du mérite ! même si la finalité semble un peu pingre.